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Le phylloxéra dans les Charentes : comment le vignoble de Cognac a frôlé la disparition avant de renaître

dimanche 11 octobre 2026, par Bardet Club

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En 1868, un insecte presque invisible commence à détruire les vignes charentaises. En quelques décennies, il bouleverse les paysages, ruine des exploitations et menace toute l’économie du Cognac. Pourtant, de cette catastrophe naîtra un vignoble profondément renouvelé.

Quand les vignes faisaient la richesse des Charentes

Aujourd’hui, les rangées de vignes qui s’étendent autour de Cognac, de Segonzac ou de Pons semblent appartenir au paysage depuis toujours.

Pourtant, à la fin du XIXe siècle, ces terres ont connu l’une des plus grandes catastrophes agricoles de leur histoire.

Avant l’arrivée du phylloxéra, le vignoble charentais est immense. La vigne occupe une place essentielle dans l’économie rurale et fait vivre bien davantage que les seuls viticulteurs : distillateurs, tonneliers, négociants, transporteurs et ouvriers dépendent directement ou indirectement de la production des vins et des eaux-de-vie.

En 1875, la récolte charentaise atteint encore 14,1 millions d’hectolitres de vin.

Mais cette prospérité repose sur un équilibre fragile.

Un insecte venu d’Amérique du Nord va bientôt le faire basculer.

1868 : un ennemi invisible arrive dans le vignoble

Les premiers foyers de phylloxéra sont signalés dans les Charentes en 1868, dans le canton de Pons, notamment sur la commune du Montils.

Le parasite s’attaque principalement aux racines des ceps. Les vignes s’affaiblissent, produisent moins, puis finissent par mourir.

Le danger est d’autant plus important que les dégâts progressent souvent sous terre, avant même que les symptômes ne deviennent visibles.

En 1870, le phylloxéra atteint les plantations de Chérac. L’année suivante, il gagne le vignoble cognaçais par Merpins et Crouin.

Puis vient 1874, année de la « grande invasion ».

Désormais, la catastrophe touche une part croissante des deux départements charentais.

Les viticulteurs assistent, impuissants, au dépérissement de leurs terres.

En quelques années, le vignoble s’effondre

Les chiffres témoignent de l’ampleur du désastre.

En 1877, la récolte charentaise n’atteint plus qu’environ 8,5 millions d’hectolitres. Deux ans plus tard, elle tombe sous les 2 millions.

Les rendements, autrefois compris entre 30 et 45 hectolitres à l’hectare, chutent parfois à seulement 4 à 9 hectolitres.

En Charente-Maritime, la situation est particulièrement dramatique. En 1879, sur 161 000 hectares de vigne, seuls 14 000 hectares sont encore intacts, tandis que 29 000 hectares sont en cours d’arrachage.

Dans le canton de Pons, la moitié des plantations est déjà exclue de la production dès 1876.

La destruction ne se limite plus à quelques parcelles. C’est tout un système agricole qui s’écroule.

La Grande Champagne, un terroir particulièrement éprouvé

Au cœur du pays du Cognac, les terres calcaires de Grande Champagne subissent durement la crise.

Ces sols crayeux, réputés pour la qualité des eaux-de-vie qu’ils produisent, vont également compliquer la reconstruction.

Le phylloxéra provoque la disparition de nombreuses plantations. Certaines parcelles sont abandonnées, d’autres reconverties en cultures ou en prairies.

Mais la véritable difficulté apparaîtra lorsqu’il faudra replanter.

Les premiers porte-greffes américains, capables de résister au parasite, ne sont pas toujours adaptés aux sols riches en calcaire actif. Ils souffrent notamment de chlorose, un trouble qui compromet leur développement.

Alors que certains secteurs commencent à reconstituer leurs vignes, la Champagne crayeuse doit attendre plus longtemps.

Sa reconstruction ne débute véritablement que vers 1895, et les premières replantations restent très localisées.

Une catastrophe humaine : des villages se vident

Derrière la disparition des vignes se cache un bouleversement social considérable.

Les familles perdent leurs revenus. Certaines exploitations ne peuvent plus être maintenues. Les investissements s’arrêtent et une partie de la population quitte les campagnes.

Entre 1876 et 1891, le canton de Segonzac perd 3 066 habitants.

Dans certaines communes de la Champagne de Segonzac, la baisse de population atteint 20 à 30 %.

La valeur des terres s’effondre également.

À Touzac, en Grande Champagne, un hectare de terre à vigne qui pouvait valoir 6 000 francs ne se négocie plus qu’à 750 francs.

Cette chute des prix favorise toutefois l’arrivée de nouveaux exploitants, notamment originaires du Poitou et du Limousin.

Le paysage humain des Charentes se transforme en même temps que son paysage agricole.

Le Cognac lui-même est menacé

La disparition de la vigne entraîne naturellement une diminution des volumes de vin disponibles pour la distillation.

Dans un premier temps, les maisons de négoce puisent dans leurs réserves d’eaux-de-vie anciennes pour maintenir leur activité.

Mais les stocks ne sont pas inépuisables.

À mesure que la pénurie s’installe, les prix augmentent fortement.

En 1879, l’hectolitre d’eau-de-vie de Grande Champagne vaut environ 180 francs. En 1886-1887, il dépasse 750 francs.

Le Cognac devient plus rare, et les eaux-de-vie produites avant la catastrophe prennent une valeur considérable.

La crise du phylloxéra ne menace donc pas seulement les viticulteurs : elle fragilise l’ensemble d’une économie régionale construite autour de la vigne.

La science au secours des vignes charentaises

Face au désastre, les viticulteurs, les négociants et les scientifiques cherchent des solutions.

Dès 1874, sous la présidence d’Édouard Martell, le commerce du Cognac fonde un Comité de Viticulture et finance l’ouverture d’une station viticole.

Plusieurs traitements sont expérimentés, notamment le sulfure de carbone à partir de 1878.

Mais ces méthodes restent coûteuses et insuffisantes pour sauver durablement le vignoble.

La véritable solution apparaît progressivement grâce aux vignes américaines.

Certaines possèdent en effet un système racinaire naturellement plus résistant au phylloxéra.

L’idée consiste alors à greffer les cépages français sur des porte-greffes américains.

Ce procédé permet de conserver les qualités des raisins traditionnels tout en protégeant les racines contre le parasite.

Cependant, il faut encore trouver les porte-greffes capables de supporter les terres calcaires charentaises.

Les recherches de scientifiques comme Pierre Viala, Alexis Millardet ou Louis Ravaz contribuent à résoudre progressivement ce problème.

La viticulture charentaise entre alors dans une nouvelle ère.

1890-1910 : la longue renaissance du vignoble

À partir des années 1890, la reconstruction s’accélère.

Il faut créer des pépinières, produire des plants greffés, sélectionner les porte-greffes, former les viticulteurs et surtout retrouver les moyens financiers de planter.

Les maisons de négoce participent à cet effort.

Durant l’hiver 1897-1898, la maison James Hennessy distribue gratuitement 32 900 plants greffés dans plusieurs communes du canton de Segonzac.

Des conférences agricoles sont également organisées pour expliquer les nouvelles techniques de greffage, de taille, de traitement et de fertilisation.

La renaissance demeure pourtant lente et inégale.

Au début du XXe siècle, le vignoble charentais reste très éloigné de son étendue d’avant la crise.

Les données historiques évoquent environ 280 000 hectares avant les grandes destructions, contre 62 000 hectares plantés en 1905.

La reconstruction n’est donc pas un retour à l’identique.

C’est la naissance d’un nouveau vignoble.

Un nouveau vignoble, de nouveaux cépages

La crise du phylloxéra transforme durablement les pratiques viticoles.

Avant la catastrophe, la Folle Blanche occupait une place majeure dans l’encépagement charentais.

Mais ce cépage se révèle fragile face à certaines maladies.

Au fil de la reconstruction, l’Ugni blanc gagne progressivement du terrain. Plus robuste et particulièrement adapté à la production de vins destinés à la distillation, il finit par devenir largement dominant.

Aujourd’hui, il représente plus de 98 % de l’encépagement du vignoble de Cognac.

Cette évolution constitue l’un des héritages les plus visibles de la crise.

Le vignoble actuel repose ainsi sur des choix techniques et agronomiques nés de la nécessité de survivre.

Une renaissance qui prépare le retour vers les terres de Champagne

Au tournant du XXe siècle, la reconstitution du vignoble charentais est encore loin d’être achevée.

Mais les bases de sa renaissance sont désormais posées.

Les viticulteurs disposent de porte-greffes plus adaptés, maîtrisent progressivement le greffage et comprennent mieux les contraintes des différents terroirs.

Ces progrès ouvrent la voie à une nouvelle étape : la reconquête des terres viticoles abandonnées, notamment dans les secteurs calcaires de Grande Champagne et de Petite Champagne.

Ce mouvement se poursuivra au cours des décennies suivantes.

La catastrophe a ainsi contribué à transformer la géographie de la viticulture charentaise, en obligeant les exploitants à repenser leurs plantations et leurs méthodes de production.

Conclusion : un vignoble sauvé par la persévérance

Lorsque l’on traverse aujourd’hui les paysages de Grande Champagne, de Petite Champagne ou des Borderies, il est difficile d’imaginer que ces terres ont connu une telle désolation.

Et pourtant, derrière les vignes actuelles se cache une histoire de destruction, de recherche et de reconstruction.

Le phylloxéra a ruiné des exploitations, bouleversé des villages et menacé l’avenir même du Cognac.

Mais il a aussi conduit les viticulteurs à transformer leurs pratiques et à construire un vignoble nouveau.

La renaissance du vignoble charentais ne fut pas seulement une victoire contre un insecte. Elle fut le résultat de plusieurs décennies d’efforts, d’innovations et de transmission.

Une histoire qui rappelle que les paysages viticoles d’aujourd’hui sont aussi l’héritage des générations qui ont refusé de laisser disparaître la vigne.

Lire la suite : 1910-1939 : quand le vignoble charentais reconquiert ses terres de Champagne

À lire aussi : La Fine à l’eau : le cognac allongé d’eau de la Belle Époque


Les grandes dates à retenir

  • 1868 : apparition du phylloxéra dans le canton de Pons.
  • 1871 : le parasite atteint le vignoble cognaçais.
  • 1874 : la grande invasion et la création du Comité de Viticulture.
  • 1879 : effondrement de la récolte charentaise sous les 2 millions d’hectolitres.
  • Années 1880 : développement des expérimentations sur les porte-greffes américains.
  • Vers 1895 : début tardif de la reconstitution dans les terres crayeuses de Champagne.
  • 1897-1898 : distribution de milliers de plants greffés dans le canton de Segonzac.
  • 1905-1910 : un nouveau vignoble prend forme, malgré des surfaces encore très réduites.

Sources historiques

Gilles Bernard, Le Cognac dans la tourmente du phylloxéra : 1868-1910, Groupe de Recherches et d’Études Historiques de la Charente Saintongeaise (GREH), Segonzac, décembre 2006.

Bureau National Interprofessionnel du Cognac (BNIC), documentation sur les cépages du Cognac et l’histoire du vignoble charentais.

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